Interview avec les Anciens: Georges Ziegler.

Joueur compétiteur au club l’Échiquier Grenoblois, ancien menuisier – ébéniste, Champion du Dauphiné en 1968, titulaire du D.A.F.F.E. – 1er degré (Diplôme d’Animateur d’Échecs). Au moment de l’interview, âgé de 86 ans.

J’ai connu Georges au club en tournois. Je le savait fort joueur aux échecs. J’ai été intrigué par ce personnage que je sentais pas ordinaire. J’ai une espèce de flair pour les individus pas ordinaires, ils m’attirent comme une lumière attire un papillon. Il s’est trouvé que son jeu est loin d’être standard, tout comme le personnage, car construit en autodidacte. À tel point qu’au club, ceux qui le connaissent bien parlent des ouvertures et de parties « Zieglérisées » ! De fil en aiguille, on a commencé à discuter échecs, la vie, plein de choses. Je crois que lui aussi, voyant que je suis intéressé par ce qu’il raconte, a trouvé en moi un récepteur, car il a toujours beaucoup à raconter et à donner. Il partage. Une telle expérience offerte de la vie et des échecs n’est simplement pas à refuser. C’est comme ça qu’est née l’idée de cet article.

Dimanche, 13 septembre 2020 au club de l’Échiquier Grenoblois.

* * *

Andrei Kleimenov: En quelle année vous êtes né ?

Georges Ziegler: Il y a longtemps! (rire)… Je suis du siècle dernier. En 34 (19..)

A.K.: À quel âge vous avez commencé à jouer aux échecs ?

G.Z.: Ça dépend… Mon arrière petite fille joue aussi avec les échecs, elle est toute petite, ça ne veut pas dire qu’on sait jouer vraiment, mais on est avec et dedans le milieu…

A.K.: Alors, à quel age vous êtes tombé dedans?

G.Z.: À 2 ans. On me l’a dit et je fais confiance à mon père. Il m’avait dit qu’à deux ans, je lui avais perdu des pièces d’échecs. Dans ce village de La Côte d’Or, où maintenant il y a un club d’échecs qui marche pas mal, il y a un Maître qui était avant à Grenoble et qui est maintenant là-bas.
Dans les cafés, les gamins n’étaient pas acceptés et les gens allaient jouer aux cartes, tarot et autres, et aux échecs. Mon père y allait, et moi, j’allais le regarder.

A.K.: Donc, c’est votre père qui vous a appris les échecs?

G.Z.: Je ne crois pas. J’ai appris de moi-même en regardant jouer, nous avions un jeu à la maison et mon père était abonné à la revue des chemins de fer où avaient été publié des problèmes des échecs à résoudre. Je ne me souviens pas en tout cas que quiconque m’apprennes les règles, je suis un autodidacte complet, comme on dit. Après, le médecin venait à la maison, par exemple, ils jouaient aux échecs avec mon père. Je les regardais. J’avais beaucoup appris en suivant les parties.
Mon père travaillait dans les chemins de fer, il était le chef de train. Quand il partait dans une autre ville, il avait des « campos » – des journées de repos là-bas et il jouait au tarot et aux échecs. Ça pouvait être à Dijon, à Metz, à Chambéry ou ailleurs. Les chemins de fer étaient autre chose qu’actuellement…
À 14 ans, je savais jouer déjà et j’allais au club à Dole voir les Grands Maîtres qui venaient jouer de temps en temps. Il y avait un Maître portugais, un russe, il y en avait d’autres, mais je ne me rappelle plus de leurs noms.
Ce n’étaient pas des clubs comme maintenant, c’était dans les arrières salles des cafés qu’on se réunissait pour jouer. À Grenoble, d’ailleurs, j’étais le premier à essayer de sortir les échecs des cafés.
Après, j’ai été en pension et je n’ai plus joué jusqu’à l’armée, les autres gamins ne savaient pas jouer, parce qu’ils n’étaient pas accepté dans les bars. Les gamins devaient rester dans les familles, mais je regardais toujours mon père jouer et résoudre les problèmes des échecs dans le journal. J’ai rejoué aux échecs à l’armée, à l’age de 21 an.

A.K.: Et pendant la Seconde Guerre?

G.Z.: Je ne l’avais pas fait cette guerre là, j’étais trop jeune.

A.K.: Mais il y a eu la guerre que vous aviez fait. Et le jeu d’échecs là-dedans?

G.Z.: Oui, c’est la guerre d’Algérie. J’ai été là-bas, mais les échecs m’ont permis de m’évader dans ma tête, de ne pas être là-bas en même temps.
On n’avait accès à rien là-bas, alors quand il n’y avait rien à faire, on ne faisait rien. On n’avait pas de bouquins, pas de bibliothèque, quelqu’un avait une guitare, mais c’est tout. Le jeu d’échecs était un bon compagnon. J’avais un jeu de pièces d’échecs en Buis, j’avais trouvé une plaque de contreplaqué, sur laquelle j’avais dessiné l’échiquier et quand je suis allé en permission, à Marseille, je me suis acheté le bouquin de Tarrasch sur les échecs. Dans ce bouquin, il traitait des finales, ensuite le milieu du jeu et les débuts.
Il y avait un gars qui savait bien jouer aux Dames. J’ai beaucoup joué avec lui, mais c’était pour moi trop compliqué, les Dames ! (rire). Ce n’est pas que je trouvais le jeu d’échecs plus simple, mais aux Dames il faut voir tellement plus loin et il y a des obligations, alors qu’aux échecs, ce n’est pas obligatoire, on peut faire ce qu’on veut! Ça me va très bien de faire ce que je veux!! (rire).
Alors, quand la bataille s’arrête, on joue aux échecs et je travaille avec le bouquin tous les jours et quand ça redémarre, je range tout jusqu’à la prochaine et ainsi de suite.

A.K.: Il y en a qui affirment que le jeu d’échecs est une simulation de guerre entre les deux camps. Êtes vous d’accord avec cette affirmation ?

G.Z.: Non! Ce n’est pas du tout ça. Quand on fait une bataille des échecs, je m’amuse, mais quand on fait la guerre, je ne m’amuse pas du tout! Donc, ça n’a rien à voir !
Depuis quelques temps, je fais un gros travail sur les échecs, qui n’intéresse pas grand monde parce que pour la plupart des joueurs ce n’est pas intéressant de connaître l’histoire de jeu d’échecs. Un joueur veut jouer sans se préoccuper de sont architecture. Beaucoup de littérature, sur l’histoire des échecs par des auteurs qui aimaient ce jeu, apparemment aucuns n’a jamais fait un travail de recherche. Seulement tous ont une même source, des suppositions, pas de certitude. Des histoires toutes plus belles les unes que les autres.

A.K.: Alors, si ce n’est pas la guerre, c’est quoi d’après vous?

G.Z.: Mais C’est un tas d’autres choses en même temps! (rire) Pour certains, c’est un job… Moi, je ne travaille pas quand je suis aux échecs, autrement, je ne viendrais pas. Ce n’est pas un boulot, ce n’est pas la guerre.
Autrement, tout dépend comment on joue aux échecs. Vous les voyez jouer: il y en aurait qui courraient après les autres avec un bâton autours un bâtiment, ce serait pareille. Jouer aux échecs demande un peu de temps. On s’aperçoit que pour jouer rapidement, seuls les gens qui jouent déjà bien en parties lentes vont bien jouer les parties rapides. Les gars qui jouent les parties rapides et qui croient qu’ils vont être bons…

A.K.: Donc, pour pouvoir jouer les parties rapides, il faut d’abord savoir jouer les parties lentes?

G.Z.: Mais bien-sûr ! Il y a tellement de choses, en rapide, si on n’a pas accumulé un certain savoir… les jeunes, il font n’importe quoi et ils gagnent, mais ils ne gagnent pas vraiment les parties… Les gamins veulent jouer toujours vite, vite!

A.K.: C’est un peu à la mode aujourd’hui?

G.Z.: Ce n’est pas parce que c’est la mode que c’est bon. Fumer, c’est la mode aussi, bien que je n’ai jamais fumé. Même à l’armée, où ils donnaient le tabac. Les autres ont emmené leurs gamins dans la fumée, moi je ne l’ai jamais fait.
Ils ont eu beaucoup de problèmes avec moi aux tournois, à cause de la fumée, je ne la supportais pas, ça me gênait ! Après, on a commencé à faire des tournois sans fumer, c’était à Chambéry en premier. En 1988, j’ai pris le train sans fumer pour aller à Marseille.

A.K.: Certains disent que, pour bien jouer aux échecs, il faut avoir un certain esprit et pas un autre, genre être scientifique ou avoir fait des études supérieures en mathématiques. Est-ce vrai d’après vous ?

G.Z.: Ce serait prétentieux de dire certaines choses. Moi, j’ai appris un travail manuel. Pour moi, je l’ai dit il y a longtemps, c’est manuel et intellectuel à la fois. Il n’y a qu’un genre humain sur terre. Je n’ai rien contre ce que je vais nommer, mais s’il n’y avait que les avocats, ils seraient dans des grottes.
Quand on dit: « il fait avec ses mains », on oublie qu’avant tout c’est sa tête qui guide ses mains. Autant qu’on joue d’un instrument, ce sont les mains qui jouent, mais c’est la tête qui dirige.
Celui qui est manuel, on a décidé qu’il n’aimait pas la musique, l’écriture, la poésie… Il faut arrêter de dire ça ! Et quand j’avais fini le travail, je faisais les échecs une heure par jour, quand je suis arrivé à Grenoble.

A.K.: Et quand et comment vous êtes arrivé à Grenoble?

G.Z.: Ça, c’est une grosse histoire ! Ce n’est pas « échec » total… (rire) Pas une histoire d’échecs, c’était une histoire familiale. Je me suis retrouvé à Grenoble par hasard. D’abord, je suis venu tout seul, sans la famille. Je ne connaissais personne et j’ai vécu des moments un peu difficiles . Je n’avais pas d’appartement et je dormais dans l’atelier de menuiserie, derrière la machine – la raboteuse, au froid. Comme je dis, je couchais avec des rats (rire)… Il n’y avait pas de douche déjà et mon eau – c’était dans la fontaine à dix mètres de chez moi. Pour me chauffer, j’allais dans un bar le soir boire un truc chaud et en même temps jouer aux échecs. Tous les bars n’avaient pas de jeu, mais j’allais de préférence là, où il y en avait un. Ces bars, ils n’existent plus, c’était en 60 (19..).

A.K.: Et le Club existait-il déjà ?

G.Z.: Non, il n’existait pas encore, il y avait un cercle « Le Fou du Roi » plus ou moins célèbre à Grenoble depuis déjà 30 – 34 (19..). L’ancien champion du monde Alékhine est venu au moins une fois faire des parties simultanées là-bas. Je crois, qu’il était à la place Grenette. Et puis, en jours, un certain nombre de ses adhérent est parti et a formé l’Échiquier Grenoblois, en 62 (19..). Après, je joue le championnat du Dauphiné en 64 (19..), organisé par la Ligue qui s’est monté entre-temps et le Fou du Roi. Il y avait les deux Savoie dedans et des Hautes Alpes aussi. Maintenant, elles sont plus méditerranéennes, mais avant elles étaient dauphinoises. Donc, je joue mon premier championnat du Dauphiné en accession en 1964, je finis premier ex-æquo avec Caumes qui était de Romans, étudiant à Grenoble, devenu Prof de mathématiques à l’Université. C’est peut-être en 62 (19..) que j’ai eu le différent avec un joueur au Fou du Roi qui a eu envers moi des paroles assez méchantes, en parlant de cette histoire de l’intellectuel et de manuel justement, qui m’ont marquées, et qui était plus jeune que moi et déjà Champion du Dauphiné auparavant, j’en ai pris plein la figure, et un autre joueur qui s’amusait avec moi. Alors, j’ai pris la colère intérieure et je me suis dit qu’il fallait que je les battes tous les deux. Et en 64 j’ai gagné le championnat du Dauphiné en Accession. Deux ans plus tard, en 66, il y avait le championnat du Dauphiné en Principal à Gap et on ne voulait pas m’inscrire. Finalement, ils m’ont accepté, comme j’avais été le Champion du Dauphiné en Accession, mais je ne l’ai pas gagné. J’ai gagné le championnat du Dauphiné en Principal en 68. Après, quatre ou cinq ans de suite, j’étais au moins dans les deux premiers. En 70, on m’a volé le titre, parce qu’on avait annulé le championnat qui s’est joué, entièrement, poules et finale!

A.K.: Et comment vous vous êtes retrouvé à l’Échiquier Grenoblois ?

G.Z.: Entre-temps, j’avais emmené ma famille à Grenoble et j’ai retrouvé mon ami Caumes. Je crois, que ça ne s’est pas fait d’un coup, mais je venais de temps en temps, j’ai discuté avec Caumes devant l’Échiquier et je crois que j’y suis passé en gros vers 64 (19..), par là. J’avais compris que je préférais l’Échiquier… comme il était à l’époque. Parce que maintenant, ce n’est plus le même, 60 ans plus tard. On l’a plus tôt comme Le Fou du Roi. Le Foi du Roi s’est relevé des cendres au travers l’Échiquier… J’ai connu les deux. L’Échiquier était plus prolétaire, plus accessible et oui, plus ouvert. Les échecs étaient avant un peu comme ça, il n’y avait pas de gamins, les joueurs – c’était les commerçants, avocats, professeurs, les intellectuels, comme ils disent. On séparerait les intellectuels et les manuels, mais il faudrait leurs enlever les bras pour qu’ils voient comment on est mal sans… Après, le modèle de l’Échiquier était trop fort et le Fou du Roi s’est écroulé, faute de « combattants ».

A.K.: Vous êtes resté toujours uniquement à l’Échiquier Grenoblois ?

G.Z.: Non, je suis parti et revenu plusieurs fois, souvent pour une dispute, parce que je suis toujours plein d’idées à l’avant-garde et comme l’Échiquier n’en voulait pas, je suis allé le proposer dans les autres clubs, mais ça ne pouvait pas se faire à cause de la politique des communes.

A.K.: Vous êtes le titulaire du diplôme d’Animateur aux échecs ?

G.Z.: Oui. Un jour, je montrais un truc aux échecs à un gars au Jardin de Ville et il me dit que je ne peux rien lui dire, comme je ne suis pas diplômé, alors je suis allé le passer pour ça !

A.K.: Pour terminer, que pouvez vous dire à l’attention des jeunes ou les moins jeunes qui commencent les échecs ?

G.Z.: C’est difficile… Il y en a qui s’amusent, ma petite fille joue aussi avec des pièces sur les cases…, certains vont aimer et s’accrocher, d’autres vont pas aimer ou s’amuser et passer à d’autres choses. Les gens sont différents. Je n’ai jamais voulu imposer à mes gamins ce que j’aimais moi-même. Pour moi, il faut que ce soit ludique. Je n’aime pas bien dire le mot « école » d’échecs, ça me gène. Certains, ce mot leurs convient. Oui, ça les rassure, ça fait une notoriété et devient notable… Voilà !

* * *

En remerciant Georges du temps qu’il m’a consacré et de cette charmante discussion, j’ai encore essayé de le convaincre de remettre en ligne son blog qui s’est perdu à cause du problème informatique, pour que le grand publique puisses profiter de ses idées dans des échecs et bien au delà…

* * *

Le 6 décembre 2020



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